Je ne suis rattaché à rien

Invité par la ZAL (Zone d’Autonomie Littéraire) le 22 novembre 2014 à Montpellier, Salle Pétrarque, Texte En Cours a choisi – en guise de présentation – d’assembler divers témoignages sur l’écriture et la lecture, offerts par des artistes de sa nébuleuse. Voici celui de Romain Grard.

 

« Je ne suis rattaché à rien. Je ne me sens rattaché à rien. Je me lève, j’ai faim, j’ai soif, j’ai envie de sexe, j’ai envie de dormir, je me couche. Je me lève, j’ai faim, j’ai soif, j’ai envie de sexe, j’ai envie de dormir, je me couche. Je ne suis régi que par des besoins primaires, c’est normal ? Je ne sais pas. J’essaye pourtant. Tous les jours j’ai cette envie de me « dépasser », de sortir du rythme quotidien, mais bon. Ça rentre en moi et puis ça part. Je ne sais pas. Et comme je ne sais pas, je reprends le rythme : je me réveille, je mange, je bois, je me masturbe, j’ai sommeil, je dors. Je suis nul non ? Je ne sais pas. Bon. Je ne sais pas de quoi on va parler du coup ici… Vous vous attendiez à quoi exactement en me lisant? Une histoire? Il n’y en a pas. Et croyez-moi j’aimerais bien… Qu’une histoire me saute dessus et m’emporte avec elle dans des évènements les plus fous. Ce serait le pied. Mais bon voilà, j’ai du mal à croire que ça m’arrive un jour… Du moins pas dans cet état-là. Pas avec cette vie quotidienne que je traîne derrière moi à chaque pas qui m’amène un peu plus vers la mort. La mort, tiens, ça ne me fait même pas peur, enfin je ne sais pas. Comme je me sens rattaché à rien, je n’ai pas l’impression de perdre grand-chose en mourant… C’est peut-être ça, d’ailleurs, la clé pour la vaincre. Ne rien construire, ne rien tisser autour de soi, être le plus banal et n’avoir rien à perdre. Bon. Sur ce sujet-là, c’est jackpot, au moins, j’ai tout juste. Au fait, il y en a beaucoup des gens comme moi ? Qui ne font rien de spécial et qui sont juste là, comme des parasites ? Je ne sais pas. Comme je ne crée rien, et clairement pas de lien social, je n’ai pas la réponse à cette question. J’espère juste qu’il y en a pas trop quand même, ce n’est pas très réjouissant comme existence… Bon. … Vous êtes encore là ? Vous non plus vous n’avez rien à faire ? Au moins vous lisez, c’est déjà un peu mieux que moi. Quand j’étais petit je lisais moi aussi, j’aimais bien ça. Je ne lisais pas énormément c’est clair, mais j’étais encore un peu comme vous. Maintenant j’ouvre un bouquin et je soupire au bout de deux lignes. Je ne comprends pas pourquoi. J’ai envie, j’achète le livre qui me plaît, je rentre, je l’ouvre et puis plus rien. Le vide. J’ai envie de dormir du coup. C’est marrant d’ailleurs, en l’écrivant j’ai l’impression que « planifier une tache » ou « se mettre à faire une action » chez moi, ça veut dire se fatiguer. Souvent chez les gens, ça a tendance à faire plutôt l’effet inverse : ils ont envie de faire quelque chose alors ils mettent de l’énergie dedans. Et puis ce n’est que bien plus tard qu’ils en viendront à être fatigué. Moi, tout me fatigue immédiatement. Je suis sensible à la fatigue, c’est comme ça, je ne sais pas. C’est peut-être parce que j’ai perdu le goût des choses, c’est ce que je me dis souvent. Mais ça veut dire quoi « le goût des choses » au fond? Ça vient décrire l’extérieur, la couleur, l’effet attirant ou non de telle ou telle situation ? Ou ça vient percuter le ressenti de la personne qui touche du doigt la « chose » ? Parce que clairement, le paquet cadeau, je le vois. Est-ce que le ruban me plaît ou pas, est-ce qu’il est gros, petit, quelles sont mes attentes, tout cela je suis à fond et jusque-là mon cerveau fait son boulot correctement. Il voit, il imagine, il aime (ou pas), il a peur, bref, il ressent : il est rattaché à quelque chose. Non, là où ça pose problème, c’est après. C’est quand je l’ouvre le cadeau et que je le prends dans mes mains. Comme ce bouquin que j’achète et que j’ouvre. A partir de là, rien, le vide total. Mon cerveau est parti, je ne sais pas où il est mais il est plus là. Tout devient fade sous mes yeux. Donc le goût des choses dans ce sens-là, c’est vrai que je l’ai perdu. Pourquoi ? Quand ? Où ? Je ne sais pas. … Mais peut-être que je peux essayer de me souvenir quand ça a commencé ? De toute façon j’ai rien à faire là, je n’ai pas encore faim. Ouai allez je vais essayer de me rappeler le moment le plus récent dans ma vie où j’avais encore le goût des choses. Voyons voir… Humm je crois bien que c’est ça. C’est quand j’ai eu Harry Potter à noël, il y a 13 ans. J’avais 11 ans. Ah oui là j’étais vivant ! Plus que vivant même. Je revois la scène parfaitement : je venais de déchirer le papier cadeau qui ressemblait tant à ce jeu sur Nintendo 64 que j’avais commandé au père noël et là je tombe sur le coffret des quatre Harry Potter, l’angoisse. C’est vrai que j’aimais bien lire à l’époque mais, quand même, je préférais les jeux vidéo, c’est normal non ? Je me rappelle de tout. L’excitation avant le déballage, la déception au moment de l’ouverture, la colère qui arrive aussitôt (mais qui est très vite cachée car j’avais quand même eu un cadeau et qu’il ne fallait pas se plaindre) et ma réaction qui suit pour rassurer ma mère qui a vu en une fraction de seconde que j’étais déçu, tout ça je m’en rappelle ! Et puis derrière, l’orgasme tout simplement. Comme beaucoup de gens, dès la première page, je ne peux plus lâcher le livre.

L’écriture, c’est un peu ça pour moi. Des fois, c’est « je me lève, j’ai faim, j’ai soif, j’ai envie de sexe, j’ai envie de dormir, je me couche » et, des fois, c’est « Harry Potter ». »

Romain Grard

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