Alexis Leprince

Alexis LEPRINCE

« La musique savante manque à notre désir » (A. Rimbaud)

Je fais des études de lettres, commençons par-là, en arrivant à Paris, à la sainte Sorbonne, seule université parisienne, imaginais-je, depuis Lille d’où je lorgnais. A Paris, je découvre ce que j’étais venu y chercher, les expositions, les spectacles, l’incroyable jaillissement artistique, incessamment recommencé. Je me forme à la pratique du théâtre, à la Colline d’abord, dans le groupe des stagiaires en mise en scène et dramaturgie, dirigé par Anne-François Benhamou. J’approche pour la première une scène où un spectacle est en train de se faire, j’observe, maladroit et emprunté, je donne de mauvais avis, j’apprends. Je continue ma formation auprès de Denis Guénoun, dont je deviens l’assistant à la mise en scène, et à côté duquel je participe à de nombreuses créations.

Puis je fais un nouveau détour par l’université, je passe l’agrégation, enseigne un an dans un collège à Argenteuil. J’y apprends, encore une fois, beaucoup de choses, j’observe, je me forme. Je reviens au théâtre, commence une thèse, et reprend le fil, jamais complètement rompu, du travail avec Denis Guénoun et Stanislas Roquette, au sein de leur compagnie Artépo. Maintenant collaborateur artistique, je travaille, récemment, sur la création des Règles du savoir-vivre dans la société moderne de Jean-Luc Lagarce, mis en scène par Stanislas Roquette en Russie, début mars 2017.

Je fais deux mises en scène, pour l’une j’écris une adaptation libre de L’invention de Morel de A.B. Casarès, et l’autre est un travail collectif autour de l’ouvrage sociologique de Michel de Certeau, L’invention du quotidien. Il ne reste plus dans le spectacle qu’une seule phrase de l’ouvrage de Certeau, on la prononce à la fin : « Cet essai est dédié à l’homme ordinaire : héros commun, personnage disséminé, marcheur innombrable. Au milieu des fleuves chiffrés de la rue, impossible objet de notre désir, absent qui lui donne forme et nécessité »

Au milieu d’autres chantiers, chantiers d’écriture, d’échafaudages toujours prêts à s’écrouler, émerge un texte, Corentin N’Dié, essai lui aussi, tentative pour approcher, peu à peu, une forme d’expression. On y raconte comment un jeune espoir du football, qui avait tout pour réussir, à qui l’on avait prédit cette réussite, comment il se blesse gravement et ne devient pas le grand joueur qu’il aurait pu être.

 

CORENTIN N’DIE

SAMEDI 6 MAI 2017 – 16H30 – SQUARE LOUIS BOFFET

Corentin N’Dié, c’est l’histoire d’un jeune footballeur, destiné, on le dit, à devenir un très grand champion, peut-être l’un des plus grands. Mais il se blesse un jour gravement, en pleine jeunesse, et personne ne sait s’il pourra rejouer au plus haut niveau.

Corentin N’Dié, c’est l’histoire d’un jeune homme qui voit brutalement son rêve lui échapper, qui voit sa vie, telle qu’il se l’était imaginée, telle qu’on lui avait fait imaginer, glisser entre ses mains. Alors il tente de s’accrocher, de s’aggriper, de toute la force de son désir, à cette part de lui et du monde qu’il sent en train de s’évanouir.

C’est le monde, un monde où certains destins sont plus propices que d’autres à se briser, qui raconte cette histoire.

 

Note d’Auteur

Ce texte entre pour moi dans mes préoccupations autour de la question de la vocation. Dans un monde qui sacralise le travail, entendu comme emploi, la vocation peut parfois devenir une question centrale. Auparavant, la vocation désignait essentiellement la vocation religieuse, celle qui faisait entrer dans les ordres. Aujourd’hui, l’on peut avoir une vocation de cuisinier, d’écrivain, d’enseignant, etc.

La vocation, c’est aussi et surtout un sentiment complexe, force intérieure, parfois irrépressible, qui nous pousse à vouloir nous accomplir dans quelque chose envers et contre tout, force intérieure donc, poussée intime, mais qui peut parfois s’avérer mensongère, aveugle, qui peut participer de ces histoires que l’on se raconte à soi-même sur soi-même mais qui n’ont pas de réalité. Et pourtant, privée de réalité, d’achèvement possible, la force continue de nous pousser, de nous mouvoir, tant que l’espoir subsiste. S’intéresser à la vocation, c’est pour moi s’intéresser à ce qui donne vie aux individus, à ce qui les fait vivre, ce qui nous fait vivre, tous. C’est une interrogation sur le sens de la vie dans un monde sans transcendance où l’individu semble être le propre artisan du sens de son existence.

Ce qui m’intéresse avec cette histoire, c’est de montrer une vocation contrariée. Comment l’individu réagit il quand tout s’écroule de ce qu’il a construit pour sa vie ? Comment se relève-t-il de cette situation de crise de sens ? Peut-il seulement s’en relever ? Comment la vie continue-t-elle après avoir enterré une grande aspiration ? Quelle est la part de la société dans la construction de nos aspirations, de nos destins ? Comment se libérer des récits qui nous emprisonnent ? Comment ce que l’on se raconte (ou ce que l’on nous raconte) nous aliène ou nous libère, nous permet de vivre ou nous empêche de respirer ?

Le texte sera composé essentiellement de récits, des récits contradictoires des différents acteurs de l’histoire. La vocation est un récit de soi, un récit sur soi, et la vocation contrariée n’est que la chute (mais quelle chute !) d’une version de soi, d’une histoire de soi. Que l’on s’invente, et que les autres inventent avec nous : car ce que révèle la chute de Corentin N’Dié, c’est aussi la réversibilité des récits des puissants en fonction de l’évolution de leurs intérêts. Force motrice du récit qui donne l’énergie aux individus, force mensongère aussi du récit, qui endort les consciences, habille le crime et justifie les dominations.

In fine, ce qui se construit dans le texte, c’est une critique du foot business tel qu’il s’établit aujourd’hui, et plus largement de la société néolibérale appliquée au football, individualiste, reposant sur le storytelling, construisant le mythe du futur prodige autour de quelques rares figures têtes de gondoles, justifiant ainsi un système d’exploitation insensé, et reproduisant une logique de domination et d’écrasement entre classes et individus.