Raphaël Sarlin-Joly

Raphaël SARLIN-JOLY

Né en 1992, Raphaël Sarlin-Joly écrit principalement de la poésie et du théâtre.
Comédien et metteur en scène, il a fondé la Compagnie L’Ire des Volcans, qui a créé son monologue poétique Et je vis le regard des Chats Sauvages, présenté à Paris, à la Chapelle Saint-Louis (Festival d’Avignon OFF 2015) et en tournée. Ce texte est publié aux Éditions L’Harmattan, collection Poésie(s).
Il a mis en scène Federico García Lorca (Noces de Sang, 2009, puis La Maison de Bernarda Alba, 2010), Martin McDonagh (L’Homme-Polochon d’après The Pillowman, 2012, adaptation et première en France), Paul Claudel (Un Échange, 2013).
Il a également signé deux recueils de poèmes, Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu et L’aube tardive pourtant paraît, ainsi que deux poèmes dramatiques, Nous irons pieds nus comme l’Ire des Volcans, présenté au Festival Texte En Cours 2015 et publié dans les revues Comme en poésie, Recours au Poème, et Artichaut ; et Révélant sur la grève quelques corps immobiles, donné en récital à Madrid. Il est en février 2017 l’auteur invité de la plateforme numérique En Actes pour le récit fragmentaire Issues de secours.
Il écrit actuellement une fresque poétique sur la Conquête du Mexique en 1519, Prélude à l’Eveil des mers (pour laquelle il est en résidence d’écriture à la Residencia de Estudiantes de Madrid en 2016) ; une réécriture du mythe de Médée, Ainsi chantaient les hiérarchies (dont une première version sera présentée lors du Festival Scena Incognita d’Arras en mai 2017), ainsi qu’un premier roman inspiré de son voyage en Transsibérien et de sa fascination pour les cosmogonies amérindiennes. Il enseigne également à Sciences Po Paris.

 

RÉVÉLANT SUR LA GREVE QUELQUES CORPS IMMOBILES

VENDREDI 5 MAI 2017 – 20H15 – BRASSERIE LE DÔME

Révélant sur la grève quelques corps immobiles est une litanie maritime – imprécations désespérées, tendues au-dessus du vide, par un promeneur avide de sens, vide de sentiments ou de sensations. Mais en regardant l’abysse, l’abysse elle- aussi nous contemple… et ce qui eut été en d’autres temps une volonté de briser les carcans sociétaux ne laissent désormais la place qu’à une mélancolie et une impuissance – celles d’un prophète du pire devant l’Histoire. S’entremêlent alors la distance terrible entre l’espace impur des souvenirs, et la pureté fataliste de l’adresse à un Autre, fut-il homme, bête, ou ciel, dans une griserie de l’intermédiaire. Une interrogation lancinante sur la présence et la nécessité du mal ; une anaphore des plages pour dire les contradictions du monde contemporain ; l’indifférence spectaculaire ; l’implacable roue emportant les êtres, imperturbable à leur douleur ; douleur exaltée en écho au Désespéré de Léon Bloy : « Balloté par d’impures vagues au-dessus d’absurdes abîmes. »

 

Note d’Auteur

« Nous pressentons même que le langage, fût-il littéraire, la poésie, fût-elle véritable, n’ont pas pour rôle d’amener à la clarté… La poésie n’est pas là pour dire l’impossibilité : elle lui répond seulement, elle dit en répondant. »

Maurice Blanchot, L’Entretien infini

Révélant sur la grève quelques corps immobiles, est un cri de révolte face à l’impossible. La réponse signifiant la contestation, l’émotion signifiant la révolte.

En apparence, le promeneur, homme de la grève, se mure dans une bulle, coupé de tout ce qu’il se passe autour de lui, pour revenir introspectivement et rétrospectivement sur ses propres expériences de l’alternance entre beautés et horreurs du monde. En réalité, cet état est celui provoqué – ou voulu – sur le lecteur : le promeneur, lui, dans une hyper-sensibilité absolue, reçoit dans sa chair les appels du pied de l’Histoire, meute de loups sublimes qui le prennent à la jugulaire : le monde, imperturbable, la mer, imperturbable, la grande mécanique de la vie, implacable, les peuples, sciures sur la grande menuiserie du Monde.

Et constate. Constate la marche inarrêtée et inarrêtable du dérèglement contemporain, face auquel ne peuvent rien ni sa propre personne, ni sa somme de culture (parfois empruntée à Deleuze), ni sa somme de poésie (parfois empruntée à Mahmoud Darwich, ainsi qu’à l’Enfer de Dante) : seuls émergent de l’océan brumeux du souvenir des moments d’achoppement. Moments d’achoppements sur les grèves des cimetières de Méditerranée, de Beyrouth à Bodrum en passant par Lampedusa. Moments d’achoppements sur cette plage du Havre, dans un tour d’horizon de la folie et des guerres du siècle dernier.

« Moi, le dernier venu, je pense qu’une agonie de six mille ans nous donne peut-être le droit d’être impatients, comme on ne le fut jamais, et puisqu’il faut que nous élevions nos cœurs, de les arracher, une bonne fois, de nos poitrines, ces organes désespérés, pour en lapider le ciel ! » comme le claironnait Léon Bloy. Mais à quoi bon cette mutilation perpétuelle, puisqu’il n’y a guère plus de consolation que la certitude inextricable que la Lampe des mondes est à l’abord de s’éteindre.

Puisqu’agonisent, au milieu de la nuit, des jardins plantés d’oliviers qui ne savent plus pleurer ni pousser leurs fruits.

Puisque Dieu se balade avec sur le nez des lunettes de soleil pour ne pas être reconnu par ses admirateurs.

Puisque « le calme » signifie désormais une absence de difficultés ou d’inquiétudes, alors même que « le calme plat » était le mal le plus redouté, et la bonace, famine assurée, le pire ennemi du navigateur.

Révélant sur la grève quelques corps immobiles se fait alors plaidoyer pour un monde qui redouterait à nouveau le calme comme le pire des dangers.

Pour que dans l’ordure pousse des fleurs sacrées : retrouver un semblant d’héroïsme, de grandeur, de beauté, dans ce monde – ou plutôt de ses ruines : espérer quoi que ce soit de grand, ou de beau, qui ne soit un reliquat égaré d’un passé révolu, dès lors que, posthumes enfants d’époques sereines, nous nous ébattons, fantômes au milieu de ruines, dans un cloaque fluorescent de métropoles.

La litanie cherche alors à dire avec férocité la frénésie aveugle de notre monde, son épuisement qui rend dérisoire jusqu’à sa propre histoire. Ainsi Virgile à Dante avant que de rencontrer l’Empereur du Règne de Douleurs : « voici le lieu où il convient de s’armer de courage. » On est au monde, on nous l’a assez dit.

Ces lignes sont donc un cri paradoxal devant le cynisme de notre temps : paradoxal en ce qu’il l’épouse, mais tout espoir n’est cependant pas perdu, car le cri est le début de la révolte.

Ainsi s’esquisse un choix entre la révolte paradoxale du désespoir, dont le suicide est le paradigme, ou l’embrassade d’un absolu dans un monde à venir, à réinventer.

C’est l’obscur, ici, qui est lumière.