Sophie Lewisch

Sophie Lewisch

Juillet 2003
Comment devenir une grande écrivaine ? Manuel d’application, premier chapitre. Après analyse détaillée des généalogies d’auteurs en France, il semblerait que tous ceux qui sont restés dans l’histoire soient, un jour ou l’autre, passés par Paris. Prenons Victor Hugo par exemple. Il est né à Besançon et mort à Paris. On voit bien qu’entre le début et la fin de sa vie, il s’est donc rapproché de la capitale. Quant à Théophile Gautier, il est né à Tarbes et mort à Neuilly-sur-Seine. Il semblerait donc (toujours d’après analyse des cartes) qu’au cours de sa vie, il ait voulu se diriger vers Paris, mais sans doute a-t-il été pris de cours et n’a pas eu le temps d’arriver à destination. La voie est donc toute tracée. Je déménagerai demain.

Septembre 2006
Trois années passées et pas encore une ligne qui aurait noirci mon carnet. J’ai tenté pourtant, à plusieurs reprises, d’aligner quelques mots. Peut-être ne faut-il pas penser au sens de ce que l’on écrit. Et simplement livrer son âme au mouvement de sa main. Fermer les yeux et s’imaginer être dans la peau de Platon. Comment a-t-il pu lui venir l’idée d’écrire sur des hommes enchaînés au fond d’une caverne ? Essayer de penser comme lui… Peut-être vivait-il lui-même dans une habitation qui ressemblait à une vieille caverne, un beau jour il décida d’abandonner sa misanthropie et de sortir un peu voir la lumière du jour. Et ce serait à partir de là que lui vint l’inspiration ? C’est sans doute cela oui ! Le génie ne peut naître qu’en sortant de chez soi. Comment peut-on écrire sans avoir parcouru le monde ? Prenons un globe terrestre, plaçons-nous le plus loin possible, fermons les yeux… Can Tho ? Il semblerait que ce soit au Vietnam. Voilà sans doute par où faut-il commencer. Je partirai demain.

Octobre 2009
Mon esprit ne sera jamais en capacité de produire des chefs d’oeuvre. Et puis, après Tolstoï ou Daniil Haarms, à quoi bon oser écrire. Comme l’a d’ailleurs si bien dit Tchekhov lui-même, s’il y a une arme à feu en scène, c’est qu’un personnage s’en servira avant la fin de la pièce. Il doit en être de même pour l’écriture. On ne doit pas écrire avant d’être certain que notre livre jouera un rôle essentiel et irremplaçable, parmi la montagne infinie de ceux déjà existants. Mieux vaut ne pas gâcher de l’encre et du papier inutilement. Je n’ai d’ailleurs toujours pas réussi à produire une ligne après toutes ces années, et c’est tant mieux. La mission la plus noble ne serait-elle pas plutôt de servir humblement la littérature en faisant connaître ses plus grands auteurs. Ma place est sans doute sur les scènes de théâtre ! Mais comment saisir l’âme de Tchekhov, appréhender toutes les nuances et subtilités de ses œuvres, sans avoir jamais parlé sa langue. Il me semble avoir ramassé un vieux tract ce matin, qui faisait la publicité pour une école de théâtre russe ? Je ne sais plus où je l’ai mis… tiens, le voilà. Minsk ? Départ sera le jour du grand départ.

Septembre 2013
Tentons de réfléchir à une méthode efficace pour disséminer la parole de Tchekhov partout en France. Première étape : trouver une salle avec un très grand nombre de places, pour faire venir le public en masse. Deuxièmement, s’armer de courage, et de haut-parleurs. Troisièmement : au milieu d’une représentation, procéder à une prise d’otage, paisible mais assurée, et lire une pièce entière, à travers les hauts parleurs, voire plusieurs pièces s’il reste du temps. Le seul inconvénient de ce procédé est que le théâtre risque à l’avenir de s’armer d’une barrière de sécurité puissante, et qu’il nous faudra changer de lieu à chaque tentative de représentation. Peut-être y a-t-il une méthode plus discrète à trouver ? Comme par exemple entrer dans une école nationale, y rester pendant quelques années, en tentant de passer inaperçue, et attendre la sortie pour pouvoir créer un nouveau lieu qui ne jouerait que des pièces de Tchekhov, chaque soir de l’année ? Dirigeons-nous vers Limoges, et tentons de mettre à profit cette seconde solution.

Mai 2017
Renoncer à nos ambitions, lubies ou idées préconçues. Ne pas chercher à s’armer de talent à tout prix. Renouer avec la beauté du langage quotidien. Un auteur n’est-il pas après tout celui qui aurait la simple faculté de reconnaître, au travers de quelques mots égarés au hasard, toute la beauté du monde ? Entendre des histoires de vie, écouter simplement l’émotion qu’un autre voudra bien nous livrer, recueillir son témoignage, s’effacer devant son récit et en faire un auteur sans qu’il le sache lui-même. Voilà à quoi il faudra tenter de nous efforcer avant tout. Faire entendre ses mots. Ses souffrances, ses joies, ses révoltes et ses doutes. Trouver un lieu, une scène, une place publique, où faire résonner cette parole, cadeau le plus précieux que l’on puisse faire à un auteur. Et pour cela, nous choisirons Montpellier.

 

MAIS OÙ EST DONC HIPPOCRATE?

MERCREDI 3 MAI 2017 – 20H15 – CDN HTH

« C’est que maintenant… en faculté de médecine, on n’apprend plus les bases… les bases d’Hippocrate… avec les deux premiers principes, le premier étant l’alimentation/premier remède. Je sais pas si vous savez la médecine comment elle fonctionne… hein, l’alimentation premier remède, ce n’est plus enseigné qu’en option… et à la fin des études… Rires. Parce que c’est quand même le père de la médecine pour l’instant… »

 

Note d’Autrice

A travers la figure d’Hippocrate, je souhaitais me lancer dans une sorte d’enquête pour retrouver la signification originelle du serment, et tenter de comprendre sur ce qu’il en reste aujourd’hui. Il m’est apparu au fil des témoignages tel un fantôme insaisissable, et j’ai voulu partir à sa recherche, espérant découvrir à travers lui, ce qu’il reste des principes fondamentaux et sacrés de la médecine, ou peut-être ou contraire ce qu’il serait nécessaire de réinventer pour l’avenir.

Au fil de cette recherche, l’hôpital s’est avéré être une sorte de microcosme de notre société, où les individus qui le composent sont confrontés aux mêmes problématiques qu’on peut retrouver ailleurs, même lorsqu’il s’agit des métiers du soin – où la priorité est mise à la rentabilité et où les directeurs d’hôpitaux sont de plus en plus souvent dans la culture de l’économie financière…

Dans un monde où l’on a plutôt tendance aujourd’hui à développer des robots pour combler l’ennui des patients atteints de la maladie d’Alzheimer, plutôt que d’ajouter du personnel soignant, quelle place reste-t-il encore pour l’humain, quand on sait pourtant aujourd’hui l’importante part du psychisme dans le processus de guérison d’une maladie ? Comment concilier le respect de d’objectifs ministériels et de consignes budgétaires, avec la prise en compte du bien-être des patients ?

Je voulais tenter de diagnostiquer à ma manière l’état de santé de l’hôpital qui, d’après les mots de certains de ses propres membres, serait aujourd’hui un « grand corps malade ».