Le jeu

Invité par la ZAL (Zone d’Autonomie Littéraire) le 22 novembre 2014 à Montpellier, Salle Pétrarque, Texte En Cours a choisi – en guise de présentation – d’assembler divers témoignages sur l’écriture et la lecture, offerts par des artistes de sa nébuleuse. Voici celui d’Eric Simard.

 

« Le jeu

Le théâtre a failli faire partie intégrante de ma vie.

Adolescent, j’avais décidé que je voulais devenir acteur. Pour parfaire mon art, je m’étais inscrit dans la troupe amateur de mon école. Je me suis rapidement démarqué du reste du groupe. Mes professeurs m’encourageaient à continuer dans cette voix.

J’ai déménagé à Montréal pour mettre les chances de mon côté. J’ai nourri mon rêve en allant voir toutes les productions théâtrales à l’affiche dans la Métropole. Ma carte Visa me permettait d’avoir accès à ces mondes créés de toutes pièces.

Les soirs où je n’allais pas au théâtre, je m’amusais à en écrire.

À vingt ans, pour pouvoir entrer au Conservatoire, je me suis payé des cours privé avec une actrice âgée qu’on ne voyait plus à la télé. Ses cours coûtaient la peau des fesses, mais pour ma carrière, ce sacrifice devenait un passage obligé.

Pendant des mois, cette comédienne déchue m’a aidé à préparer mes auditions. Elle m’a fait monter un extrait de Florence, une pièce de Marcel Dubé aussi désuète que l’était sa carrière à elle. J’avais du mal à trouver la justesse et la vérité d’un personnage que je ne sentais pas, que je ne portais pas en moi.

Je ne me souviens plus de l’autre extrait que je pratiquais avec elle. Il ne devait pas être plus édifiant.

Lors de mes auditions, je n’ai pas offert une performance éblouissante, mais je suis parvenu à livrer la marchandise. Je n’ai pas été refusé comme c’est arrivé à beaucoup d’autres. Je n’ai pas été accepté non plus. Je faisais partie de ceux qui n’avait pas encore eu de réponse au sortir de ce stress intense.

L’attente de quelques jours a été interminable. Au moins, la réponse du Conservatoire a été positive : il m’acceptait en seconde audition.

Je n’ai pas passé ce second tour. Mon parcours de comédien s’est arrêté là. Je n’ai jamais refait de théâtre, ne serait-ce que pour le simple plaisir de jouer sur une scène.

Après une courte période de réflexion, comme je m’amusais à écrire des pièces dans mon demi sous-sol, j’ai pensé m’inscrire en écriture dramatique, mais je n’ai jamais fait ma demande.

À la même époque, avec une amie, j’ai voulu monter une de mes pièces. Intitulé Moi qui croyais, le texte est un dialogue statique entre un homme et une femme au style trop durassien. Au début, ils sont hésitants à parler, mais une confiance s’installe qui les pousse à se dévoiler. J’avais imaginé les recouvrir d’épaisses couches de vêtements qu’ils auraient enlevés un à un au fur et à mesure qu’ils se livreraient à l’autre, jusqu’au dévoilement complet de leur intimité. Ils auraient fini nus sur scène.

Le projet ne s’est jamais réalisé. Je n’y croyais pas suffisamment.

Un peu plus tard, un ami comédien à qui on avait confié le mandat de monter une pièce dans un théâtre d’été, m’avait demander de l’écrire. Ce que j’ai fait rapidement et avec énormément de plaisir. Je pissais de rire chaque fois que je me relisais. Je découvrais que je pouvais aussi faire de la comédie.

La pièce, Les fantômes de Madame, se passe dans un chalet supposément hanté. Il y a une série de quiproquos qui vient renforcer cette impression. En fait, c’est l’hôtesse qui joue des tours à ses invités pour les effrayer. Si je me souviens bien, à la fin, elle se fait prendre à son propre jeu.

Ma pièce n’a pas été retenue, je ne sais plus trop pourquoi. Elle dort au fond d’une boîte dans un placard. Elle côtoie silencieusement Le jeu, la toute première que j’ai écrite et qui traite des rôles qu’on joue, des masques que l’on porte dans nos vies. C’est un texte juvénile sur la quête d’authenticité, de ceux qu’on écrit à vingt ans. Je n’ai pas envie de le relire, ni celui-là, ni les autres. J’ai peur d’avoir honte.

Pendant des années, je ne suis plus allé au théâtre. Je ne supportais ses codes, ses conventions. J’avais l’impression que tout sonnait faux dès que le rideau s’ouvrait ou que les lumières s’allumaient. J’étais devenu ce spectacteur intransigeant à qui aucune pièce ne plaît.

Le goût du théâtre a fini par revenir.

Il y a trois ou quatre ans, j’ai promis à la comédienne Marie Gignac d’écrire un rôle pour elle et Guylaine Tremblay. Comme elles se ressemblent, je veux qu’elles incarnent deux soeurs, ce que personne n’a encore pensé faire. Quand je lui en ai parlé, elle a spontanément proposé que j’ajoute le nom de Maude Guérin, une autre comédienne qui lui ressemble. L’idée que ce projet puisse se transformer en une sorte de Trois soeurs à la québécoise est très intéressante.

Le temps passe et je n’ai pas encore écrit une seule ligne. Je ne sais pas si je pourrai tenir ma promesse faite à Marie. « 

Eric Simard

Je ne me souviens pas exactement du début de l’écriture

Invité par la ZAL (Zone d’Autonomie Littéraire) le 22 novembre 2014 à Montpellier, Salle Pétrarque, Texte En Cours a choisi – en guise de présentation – d’assembler divers témoignages sur l’écriture et la lecture, offerts par des artistes de sa nébuleuse. Voici celui de Simon Capelle.

 

« je ne me souviens pas exactement du début de l’écriture

je crois qu’il doit y avoir encore des carnets anciens tracés de chiffres et de formes géométriques

des listes de nombres qui se répondent

des essais de suites de traits calligraphiques

des signes et des lettres inventées

 

la fascination pour les formes et les chiffres perdure et persiste

entretemps la vie s’est engouffrée entre les lignes

 

il y a dû y avoir le moment où la forme que je prenais et la vie qui m’habitait ne se répondaient plus

il y a dû y avoir cet instant de collision de tremblement de débordement

ou peut-être pas

peut-être que tout a glissé

d’en moi vers le monde et du monde en moi

 

je ne me souviens pas exactement du début de l’écriture

c’est comme me demander de tracer l’historique de mes respirations

je sais que c’est en moi que cela travaille malgré moi que cela me permet de vivre

je peux nommer bien sûr les asphyxies les étouffements les grandes inspirations

tout comme il y a des titres des nombres de pages des jours des heures et des nuits

 

il y a

les anges déchus – lys – cœur noir – paysage nocturne – tes yeux cosmos

des romans

 

il y a

premières années – plaines inondées – étoiles marines – urbaine inanité – aussi loin et aussi près

des recueils de poèmes

 

il y a

(s)z. – code-x –  this is my last play – la femme sans souvenirs – coma – trauma – …celle.qui… – cramés – requiem – zone 1 (choeur) – zone 2 (agôn) – zone 3 (héros) – pur

des pièces

 

cela ne dit pas grand chose du début de l’écriture

c’est une liste visible un geste une trace

 

j’aimais jouer avec les chiffres parce qu’ils étaient des signes stables

pourtant des signes vierges

des chambres vides dans le monde que je pouvais invoquer

comme les mots aujourd’hui

 

c’est ce qui n’est pas évident que l’on a besoin de dire

au début de l’écriture

il doit y avoir eu un secret ou deux

les innommables les hors-de-portée après lesquels on court

cela revient sans cesse comme des compagnons de survie

néanmoins l’écriture n’est jamais douloureuse

comme le sang qui s’écoule

elle a un goût métallique un goût particulier un goût de vrai

 

au début de l’écriture il y a le goût du sang »

                                                              Simon Capelle

Un sentiment d’oppression qui vient de loin

Invité par la ZAL (Zone d’Autonomie Littéraire) le 22 novembre 2014 à Montpellier, Salle Pétrarque, Texte En Cours a choisi – en guise de présentation – d’assembler divers témoignages sur l’écriture et la lecture, offerts par des artistes de sa nébuleuse. Voici celui de Binson Rigman.

 

« Un sentiment d’oppression qui vient de loin. Situation où l’on ne se comprend plus où l’on ne se reconnaît plus. Et le mécanisme s’enclenche, brusque. Minute blanche. Silence dans l’être en déroute. Puis le sang tourne les neurones vrillent tout palpite et s’affole. Respiration fébrile, imprécise. Des cris qui paieraient cher pour sortir.

Envie de se lacérer le bide après avoir éventré toute la rue. Envie de tout jeter contre les murs livres, ordinateur, lampes, miroirs, soi-même.

Organes et peaux électriques qui tressautent et inventent des convulsions nouvelles. L’apathie et la surexcitation s’entremêlent afin d’encourager une colère cherchant vainement à se déverser quelque part. N’importe où. N’importe qui. N’importe quoi. N’importe quel prétexte pourvu qu’il soit réceptacle, pourvu que les décharges électriques trouvent destinataire.

Enrager tourner en rond piaffer être un lion en cage. Etre la cage.

Ecrire pour évacuer. Douleur trop intense et trop crue. Ecrire pour ne pas crier pour ne pas frapper, écrire encore pour ne pas faiblir ne pas céder. Ecrire.

Rencontre avec la page. Problème. Les mots semblent inefficaces à formuler avec justesse le mal qui ronge. Alors on rature, on biffe, on bifurque. On se lance, on monte à crue. La main se fraye un chemin sur la page. Vide. Au début.

Puis on jette contre la page. Tout. Soi-même. On jette on jette on jette. On remplit la page. On se déverse, l’âme en crue. On se vide sur le vide du début.

Pas évident de se vider comme il faut. Une seconde d’empathie pour les peine-à-jouir et les éjaculateurs précoces. La page devient un amant. Je grogne j’érafle je cogne. La page se froisse, un peu diva, se plisse et se plie à mes caprices.

Je la remplis. Je me vide. Décharge. La page est enceinte de moi maintenant j’en fais quoi.

Quand j’écris c’est comme quand je jouis. Pas toujours joli. Mais ça soulage.  Pour un temps. Parce que j’en fais quoi de cette page ? J’en fais quoi maintenant. Longue vie à la touche « supprimer » et  au stérilet !

On va jusqu’au bout avec ma page enceinte ou je la fais avorter ? On va jusqu’au bout –mais au bout de quoi ?- ou je la passe à la machine à broyer le papier.

Y a-t-il une loi IVG pour les écrits prématurés ? »

Binson Rigman

ECRIRE

Invité par la ZAL (Zone d’Autonomie Littéraire) le 22 novembre 2014 à Montpellier, Salle Pétrarque, Texte En Cours a choisi – en guise de présentation – d’assembler divers témoignages sur l’écriture et la lecture, offerts par des artistes de sa nébuleuse. Voici celui d’Edouard Bonnet.

 

« ECRIRE

C’est un peu comme de petits bonds.

Comme ces enfants qui sautillent du trottoir à la rigole, cherchant à éclabousser le plus possible, avec le son juste, le « plotch » en majeur qui résonnera dans le caniveau.

Je crois que j’ai cette attitude de gamin indocile face à la page, penché sur mon bureau avec des vêtements impeccables que je veux rendre crasseux à la fin de la journée en gage de mes mouvements libres. Je peux salir et décider comment salir. La page ne doit pas rester blanche, je ne fais que la tacher de traits qu’elle n’avait pas même demandé, envisagé. En définitive, écrire, pour le théâtre ou non, c’est faire le tableau d’une journée où ont été convié des personnes dont on ne connait pas l’adresse. C’est accepter de s’assoir n’importe où avec des inconnus, accepter de marcher un peu près d’eux et respecter le fait que l’on puisse s’ennuyer en leur compagnie ou au contraire faire une découverte fondamentale ; en cela, c’est vivre des deux côtés d’un miroir perméable.

La page prend tout mais ne trahit pas. Elle restitue une vérité tour à tour limpide, révoltante, banale. Et parfois elle se ferme et rejette tout ce qu’on lui projette, elle se refuse et n’y donne aucun remède.

LIRE

Quand on y réfléchit quelques secondes, lire est une activité d’une intimité extrême. Je m’explique. Qui peut dire, dans notre entourage, qu’il nous accompagne des toilettes au lit en passant par tous les sièges solitaires, qu’il nous accompagne dans nos voyages et jusque dans nos têtes d’ordinaire si hermétiques ?

Le dialogue assourdissant de la lecture. Le va-et-vient permanent de la page au centre même de nos pensées. N’importe quel amant, parent ou ami ne parvient à sonder ce secret qu’au prix d’une vie de douceurs partagées.

Parfois, je trouve plus de plaisirs dans la lecture que dans l’amour physique. Baiser est une chose valorisante, faire l’amour est une consécration… mais ô combien rare, fugace.

Je me rappelle d’une lecture voluptueuse, un instant où le livre, en parfaite adéquation avec moi, avait fait ressurgir toutes mes amantes, brusquement plus vivantes que jamais, soudain tatouées dans mes chairs et toutes ses mains oubliées revenaient arpenter mon petit être, lui rappelant combien il avait été aimé, combien il avait frissonné auprès de la nudité véritable, combien il avait enregistré les caresses, les pleurs, les coups, combien il ne cesserait d’être vivant tant qu’on lui prêterait un souffle. »

Edouard Bonnet

Je ne suis rattaché à rien

Invité par la ZAL (Zone d’Autonomie Littéraire) le 22 novembre 2014 à Montpellier, Salle Pétrarque, Texte En Cours a choisi – en guise de présentation – d’assembler divers témoignages sur l’écriture et la lecture, offerts par des artistes de sa nébuleuse. Voici celui de Romain Grard.

 

« Je ne suis rattaché à rien. Je ne me sens rattaché à rien. Je me lève, j’ai faim, j’ai soif, j’ai envie de sexe, j’ai envie de dormir, je me couche. Je me lève, j’ai faim, j’ai soif, j’ai envie de sexe, j’ai envie de dormir, je me couche. Je ne suis régi que par des besoins primaires, c’est normal ? Je ne sais pas. J’essaye pourtant. Tous les jours j’ai cette envie de me « dépasser », de sortir du rythme quotidien, mais bon. Ça rentre en moi et puis ça part. Je ne sais pas. Et comme je ne sais pas, je reprends le rythme : je me réveille, je mange, je bois, je me masturbe, j’ai sommeil, je dors. Je suis nul non ? Je ne sais pas. Bon. Je ne sais pas de quoi on va parler du coup ici… Vous vous attendiez à quoi exactement en me lisant? Une histoire? Il n’y en a pas. Et croyez-moi j’aimerais bien… Qu’une histoire me saute dessus et m’emporte avec elle dans des évènements les plus fous. Ce serait le pied. Mais bon voilà, j’ai du mal à croire que ça m’arrive un jour… Du moins pas dans cet état-là. Pas avec cette vie quotidienne que je traîne derrière moi à chaque pas qui m’amène un peu plus vers la mort. La mort, tiens, ça ne me fait même pas peur, enfin je ne sais pas. Comme je me sens rattaché à rien, je n’ai pas l’impression de perdre grand-chose en mourant… C’est peut-être ça, d’ailleurs, la clé pour la vaincre. Ne rien construire, ne rien tisser autour de soi, être le plus banal et n’avoir rien à perdre. Bon. Sur ce sujet-là, c’est jackpot, au moins, j’ai tout juste. Au fait, il y en a beaucoup des gens comme moi ? Qui ne font rien de spécial et qui sont juste là, comme des parasites ? Je ne sais pas. Comme je ne crée rien, et clairement pas de lien social, je n’ai pas la réponse à cette question. J’espère juste qu’il y en a pas trop quand même, ce n’est pas très réjouissant comme existence… Bon. … Vous êtes encore là ? Vous non plus vous n’avez rien à faire ? Au moins vous lisez, c’est déjà un peu mieux que moi. Quand j’étais petit je lisais moi aussi, j’aimais bien ça. Je ne lisais pas énormément c’est clair, mais j’étais encore un peu comme vous. Maintenant j’ouvre un bouquin et je soupire au bout de deux lignes. Je ne comprends pas pourquoi. J’ai envie, j’achète le livre qui me plaît, je rentre, je l’ouvre et puis plus rien. Le vide. J’ai envie de dormir du coup. C’est marrant d’ailleurs, en l’écrivant j’ai l’impression que « planifier une tache » ou « se mettre à faire une action » chez moi, ça veut dire se fatiguer. Souvent chez les gens, ça a tendance à faire plutôt l’effet inverse : ils ont envie de faire quelque chose alors ils mettent de l’énergie dedans. Et puis ce n’est que bien plus tard qu’ils en viendront à être fatigué. Moi, tout me fatigue immédiatement. Je suis sensible à la fatigue, c’est comme ça, je ne sais pas. C’est peut-être parce que j’ai perdu le goût des choses, c’est ce que je me dis souvent. Mais ça veut dire quoi « le goût des choses » au fond? Ça vient décrire l’extérieur, la couleur, l’effet attirant ou non de telle ou telle situation ? Ou ça vient percuter le ressenti de la personne qui touche du doigt la « chose » ? Parce que clairement, le paquet cadeau, je le vois. Est-ce que le ruban me plaît ou pas, est-ce qu’il est gros, petit, quelles sont mes attentes, tout cela je suis à fond et jusque-là mon cerveau fait son boulot correctement. Il voit, il imagine, il aime (ou pas), il a peur, bref, il ressent : il est rattaché à quelque chose. Non, là où ça pose problème, c’est après. C’est quand je l’ouvre le cadeau et que je le prends dans mes mains. Comme ce bouquin que j’achète et que j’ouvre. A partir de là, rien, le vide total. Mon cerveau est parti, je ne sais pas où il est mais il est plus là. Tout devient fade sous mes yeux. Donc le goût des choses dans ce sens-là, c’est vrai que je l’ai perdu. Pourquoi ? Quand ? Où ? Je ne sais pas. … Mais peut-être que je peux essayer de me souvenir quand ça a commencé ? De toute façon j’ai rien à faire là, je n’ai pas encore faim. Ouai allez je vais essayer de me rappeler le moment le plus récent dans ma vie où j’avais encore le goût des choses. Voyons voir… Humm je crois bien que c’est ça. C’est quand j’ai eu Harry Potter à noël, il y a 13 ans. J’avais 11 ans. Ah oui là j’étais vivant ! Plus que vivant même. Je revois la scène parfaitement : je venais de déchirer le papier cadeau qui ressemblait tant à ce jeu sur Nintendo 64 que j’avais commandé au père noël et là je tombe sur le coffret des quatre Harry Potter, l’angoisse. C’est vrai que j’aimais bien lire à l’époque mais, quand même, je préférais les jeux vidéo, c’est normal non ? Je me rappelle de tout. L’excitation avant le déballage, la déception au moment de l’ouverture, la colère qui arrive aussitôt (mais qui est très vite cachée car j’avais quand même eu un cadeau et qu’il ne fallait pas se plaindre) et ma réaction qui suit pour rassurer ma mère qui a vu en une fraction de seconde que j’étais déçu, tout ça je m’en rappelle ! Et puis derrière, l’orgasme tout simplement. Comme beaucoup de gens, dès la première page, je ne peux plus lâcher le livre.

L’écriture, c’est un peu ça pour moi. Des fois, c’est « je me lève, j’ai faim, j’ai soif, j’ai envie de sexe, j’ai envie de dormir, je me couche » et, des fois, c’est « Harry Potter ». »

Romain Grard

Je sais presque pas lire

Invité par la ZAL (Zone d’Autonomie Littéraire) le 22 novembre 2014 à Montpellier, Salle Pétrarque, Texte En Cours a choisi – en guise de présentation – d’assembler divers témoignages sur l’écriture et la lecture, offerts par des artistes de sa nébuleuse. Voici celui de NaTYot.

 

« Je sais presque pas lire. Je pourrais dire je sais pas lire. Pourtant, je lis. Les mots simples je lis. Les livres simples je lis. J’en trouve. J’y arrive bien avec les mots simples. Je sens les mêmes choses qu’avec les mots compliqués. J’en suis sûr. Les mêmes petites entailles à l’intérieur. Ça cisaille. Les inconnus du dedans qui se soulèvent, font la révolution alors que toi t’es tranquille, allongé, calé. Je kiffe les livres. Des fois ça me fout à l’envers, j’te jure. Quand la phrase elle dit ce qu’on ne sait pas dire, ce qu’on garde en secret. J’chuis comme un con chaque fois. Ouais, les livres ça déchire. Quand j’chuis parti à lire, on peut plus m’arrêter. Et j’emmerde tous ceux qui se foutent de ma gueule, parce qu’ils savent pas, parce qu’ils ont pas compris le truc des livres. Moi, j’m’en mets plein le bide. J’veux me remplir de livres et qu’ça déborde. Oui un jour ça débordera et c’est moi qui écrirai des livres. Quand je saurai écrire. »

NaTYoT