Rapport enthousiaste sur une certaine manière de faire du théâtre au Québec : des fondateurs du Jamais Lu

(Texte paru dans Les Cahiers Max Rouquette, n°6 – 2012)
  • Je voudrais vous parler de la manière dont des personnes de ma connaissance conçoivent le théâtre, au Québec.
    Notons d’abord que cette Province représente un immense espace à majorité francophone, trois fois plus grand que notre pays. Planté de 7 millions et quelques têtes de plus d’habitants, il avance, au nord du monde, vaille que vaille, en son sud et son ouest, vers 300 millions de locuteurs anglo-américains plus ou moins envahissants.
    Il y des batailles linguistiques féroces. Les occitans – quelques autres aussi – en savent quelque chose au pays prônant, jour et nuit, ici et là, urbi et orbi, la diversité.
    Le Québec possède les charmes poussant, chaque année, 50 000 nouveaux immigrants à s’installer sur son sol. Ces derniers s’intéressent-ils au théâtre de leur terre d’accueil ? Les Québécois dits de souche, si chatouilleux quant à la protection et la vie de leur langue, en font-ils grand cas, alors que, généralement, là-bas, la méfiance envers la culture « élitiste », la détestation de l’artiste subventionné sont très fortes ?
  • Dans le contexte linguistique, culturel et politique local, je me souvenais souvent d’un texte que j’avais retrouvé dans les archives de Max Rouquette.
    A la découverte du jeune théâtre québécois, je me le rappelais par ces lignes :

Quand on lui demande ce qu’est ou ce que représente l’occitan aujourd’hui, [Max Rouquette] répond qu’il a « peu de choses à dire si ce n’est que l’avenir de l’occitan c’est les enfants, seule branche importante, avec le théâtre, où l’on doit mettre tous nos efforts. » Il rajoute en parlant du théâtre « qu’il permet de rendre sa dignité au peuple, il lui restitue le patrimoine qu’on lui avait retiré. »
Si l’occitan doit évoluer et faire partie intégrante de la société où nous vivons « il faut sortir du cocon et aller de l’avant. » (1)

  • Entre autres hommes et femmes du monde théâtral francophone québécois, – mais c’est de ces deux-là (et de leurs actions) que je veux particulièrement parler aujourd’hui –, j’ai rencontré, à Montréal, Marcelle Dubois et David Lavoie, deux jeunes trentenaires.
    Des troubadours en quelque sorte : ils sont de la famille de ceux qui trouvent. C’est là toute leur morale. Faire, accomplir, réaliser, c’est-à-dire trouver des solutions, refuser l’immobilisme quel qu’il soit.
    Tous les deux n’ont pas « le goût de se sacrifier comme les quarantenaires ». Alors ils proposent des « initiatives utilitaires (utiles) et porteuses dans le rassemblement d’idées » qu’ils concrétisent, contre vents et marées.
  • L’une est auteur, metteur-en-scène (Marcelle aurait écrit auteure et metteure-en-scène, elle ; la loi québécoise impose la féminisation des fonctions et des statuts), directrice de la compagnie Les Porteuses d’aromates, l’autre est gestionnaire, directeur administratif de plusieurs structures nouvelles et importantes dont le théâtre Aux Ecuries fondé avec Marcelle et 6 autres camarades (je les cite : Olivier Choinière, Sylvain Bélanger,  Annie Ranger,  Marilyn Perrault,  Francis Monty,  Olivier Ducas).
    « Adaptons les structures au lieu d’être manipulés par elles ! »  – tel est le mot d’ordre de cette très-vivante et épatante équipe.
  • A leur manière, selon leur caractère respectif, l’une – presque débordante comme ce que peuvent être la joie et la gourmandise (Marcelle adore cuisiner et elle a un vrai talent) – et l’autre, adepte du zen et des arts martiaux, ils incarnent ce que sont l’énergie et la volonté de construire, d’établir et d’imposer, coûte que coûte. Marcelle me dit lors d’une de nos conversations : « La différence entre faire du théâtre ou pas, écrire ou pas, c’est faire ».
  • A les fréquenter, je découvris combien ils savent ce que c’est que le pouvoir et l’appel de la constance et des devoirs inhérents à cet art vivant et capable, si ce n’est de tout, du moins de beaucoup, qu’est le théâtre au sein de la société et de la Cité.
    La force de leur travail est de constituer un mouvement généreux, très-attentif, ouvert, mais ne se contentant pas de la facilité (ennemie du bien), vers les auteurs qui émergent : « Pour être exigeant, il faut être engagé » me dira David, le jour où je l’interviewai.
    La parole publique (le texte dramatique et sa mise en acte, sur scène, le sont) doit refuser la passivité car « le théâtre peut être encore aujourd’hui la première place où on nomme », où quelque chose du monde ondoyant se désigne et se montre dans ses frictions.
  • J’ai une vraie tendresse envers Marcelle (qui se voulut poétesse dès ses 5 ans) et David parce qu’ils sont porteurs d’une intelligence et d’une acuité rares sur ce que c’est que faire « communauté » et « société », faire bloc devant la majorité (qui peut être parfois idiote).
  • Prenant le contre-pied des évidentes difficultés d’ordre financier que rencontre au Québec le milieu culturel « périphérique » – ce qui n’est pas de ma part un jugement de valeur – (les ressources et les subventions publiques et privées étant de plus en plus restreintes), ils insistent sur le devoir de rassemblement et de mise en commun, sur la lutte contre la logique de la production rapide, la course au budget faisant perdre de vue parfois l’essentiel.
    Ainsi, Marcelle, à l’âge de 21 ans, constatant « la perte de la pertinence sociale des grosses structures prévoyant leur programmation 3 ans à l’avance », décida de s’entourer des personnes qu’elle considère comme compétentes (en gestion, en communication…).
    Cuisinière, plongeuse et programmeuse des spectacles au café-théâtre l’Aparté, elle y rencontra David et voulut, tout de suite, « faire des choses professionnelles ». « Les amis sont ceux avec qui tu travailles. » David Lavoie, sorti de HEC, fort de ses compétences acquises,  ne pouvait que se rapprocher lui aussi des « gens d’action qui, par le travail, trouvent des solutions ».
  • La jeune femme comprit la nécessité d’éviter de produire, au théâtre, de la « chair à saucisse » (des spectacles sans saveur, paradoxalement) pour gagner un salaire, c’est-à-dire vivre – et, parfois, pour survivre (l’intermittence du spectacle n’existe pas au Québec ; si l’artiste n’a pas de travail, il ne perçoit aucun chômage).
    L’art théâtral – tel qu’en lui-même pour ces deux-là –, c’est prendre position, avec envie, originalité si possible et quelques ambitions d’ordre artistique.
    Faire, il faut faire pour donner une place aux « artistes de contenu » quand l’Etat ne reconnaît pas vraiment ni leur place ni leur fonction, parfois même leur existence.
  • Ensemble et avec l’aide de la comédienne Julie Gagné, ils fondèrent, en 2001, le beau et surprenant festival du Jamais Lu : « (…) un soir, assis au bar de l’Aparté, nous avons fait la désolante constatation que nous côtoyions quotidiennement une panoplie de jeunes artistes qui écrivaient des textes de théâtre sans que nous ni personne ne puissions avoir accès à leur parole. Sur un coup de tête, nous avons décidé de créer un festival pour les entendre. (…) Nous étions mus par l’idée de nécessité ; offrir un porte-voix à ceux pour qui c’était nécessaire » afin de faire émerger un « instantané de ce qui habite la nouvelle génération (2) ». Pour non plus seulement « donner la parole aux auteurs mais bien de les engager à la prendre. (…) C’est dans la fébrilité de l’inédit et du fraîchement pondu que la complicité intime entre l’auteur et son public se crée (3) ».
    Le festival, année après année (c’était dernièrement la 11eme édition) est devenu une tribune, le véhicule vivant de l’engagement de toutes celles et ceux qui en prennent le chemin. En effet, le théâtre, pour David Lavoie, est « précurseur des avancées sociales par rapport à Youtube et Internet ».
    Et aujourd’hui, grâce au Jamais Lu, la relève québécoise (les jeunes auteurs et comédiens) rencontre plus de considération.
  • Concernant le nouveau théâtre Aux Ecuries et le réseau des salles de la Carte première qu’il a mis en place (une sorte d’abonnement pour voir des spectacles moins chers dans des petites structures théâtrales), David m’expliqua qu’il fallait « créer du mouvement, fonder des entreprises questionnant le social, presque le philosophique ».
    « Il faut s’investir sinon se taire », faire taire les remarques et les critiques des « y a qu’à », « faut qu’on » de celles et ceux qui restent assis et méprisent.
  • Aux Ecuries propose ainsi et d’abord de créer. Sa direction artistique (ils sont 7, je le rappelle) n’a pas de jugement vitrifié sur le théâtre (la diversité des intérêts et des sensibilités de chacun, les discussions et les réunions ne bloquent aucunement la programmation, au contraire) : on peut y faire du théâtre de texte, d’image, de l’art pour l’art et aussi de l’engagé.
    Sa construction et son aménagement achevés l’an passé, ce théâtre de la rue Chabot à Montréal parie sur la non-spécialisation lorsque, ailleurs, c’est tout le contraire : ici du théâtre d’avant-garde uniquement, là, du texte…
    Eloigné volontairement du Quartier des Spectacles de Montréal, Aux Ecuries s’inscrit résolument dans son environnement social immédiat, il réfléchit sur l’économie culturelle (le boulanger du coin voit sa clientèle augmenter). Il tend vers l’instauration d’une fierté, celle d’avoir un théâtre près de chez soi, même si les habitants n’y viennent d’abord pas en masse (des billets sont pourtant distribués gratuitement).
    Développer les habitudes du grand public est long.
    Les amateurs, quant à eux, se déplacent toujours.
    Les spectateurs sont plus nombreux comparé à d’autres structures théâtrales plus anciennes.
  • Une société minoritaire telle que le Québec francophone ne peut que se rencontrer dans le combat. Une génération telle que celle de David et Marcelle se constituant et s’identifiant elle-même (plus ou moins consciemment) autour de la (sur)consommation, quelle est la bonne position à adopter dans la société si, et c’est le danger, « les événements actuels n’ont pas de sens car les gens n’ont pas de culture générale, pas de sens historique » ?
    David donne sa réponse : « Je veux soutenir largement ceux qui créent, qui produisent leur spectacle et qui se sentent isolés. Je veux créer du lien entre les artistes et les créateurs ». « Je veux pousser le plus loin possible les artistes dans leurs exigences envers eux-mêmes, le théâtre, la société ! »
    (Je retrouve dans ses propos énergiques l’investissement de Max Rouquette envers la cause, la langue et la culture occitanes. L’engagement sincère et sans malice de David et Marcelle m’émeut profondément : « Nous voulons faire naître une identité afin qu’un public s’y reconnaisse ». Je rajoute : afin qu’un peuple s’y entende et s’y voit. Pourtant, je remarquai que la scène théâtrale québécoise joue, généralement, en faisant disparaître les accents du cru. Quelle auto-amputation. On m’invoqua cette raison : on ne peut dire Racine avec la prononciation d’ici.)
  • En voilà une flamme passionnante et convaincue (donc convaincante) pour quelqu’un qui ne se définit pas comme « un homme de théâtre mais comme un homme engagé dans le théâtre et le social ». Travailler pour le théâtre ne fut pas la voie professionnelle que s’était d’abord choisi David : « Ma passion a été trouvée sur une route secondaire. La gestion est un outil au profit du théâtre ».
  • Alors : en tant que gestionnaire, que faire ? lorsque l’image de la perception des artistes par la société canadienne et québécoise est celle des « assistés sociaux », quand la langue française est attaquée, fortement aujourd’hui, par un gouvernement fédéral de droite extrême, conservatrice et religieuse, quand, aux yeux de la population elle-même, « l’auteur est un intellectuel » (donc un individu suspect) et que tout élitisme est voué aux gémonies, voire même dangereux dans une société tendue vers l’indifférenciation, que faire ?
    « Les espaces de liberté et de confiance sont si rares dans nos vies » commente Marcelle dans la grande revue Liberté.
  • Le Jamais Lu  et le formidable théâtre Aux Ecuries sont un espace de réflexion sur l’Art et son champ d’action.
    Ils sont le lieu d’un parti-pris qui n’est pas dogmatique.
    Le lieu d’une langue minoritaire et d’une culture qui ne demandent qu’à se reconnaître, s’aimer et vivre.
  • Que Marcelle Dubois et David Lavoie en soient ici totalement et amb la meuna amistat remerciés.

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(1) Feuille dactylographiée titrée « Max Rouquette », corrigée de la main de Max Rouquette. Trouvée dans les notes préparatoires au Varlat d’esmeralda /Le Valet d’émeraude.
(2) Paul Lefebvre, « Venir au monde, entretien avec Marcelle Dubois »,  dans la revue Liberté, « Ruptures & filiations, le festival du Jamais Lu », avril 2011, n°291, volume 52, numéro 3, p. 7-14.
(3) Idem.

par Lionel Navarro